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Document crée le 1 mai 07
Air & Space Power Journal en français - Été 2007


Air & Space Power Journal

Revue de livres


The Iraq War: A Military History (La guerre en Irak : une histoire militaire) de Williamson Murray et du général de division Robert H. Scales Jr. Belknap Press de Harvard University Press (http://www.hup.harvard.edu), 79 Garden Street, Cambridge, Massachusetts 02138, 2003, 368 pages, $25,95 (cartonné)

The Iraq War arriva en librairie alors qu’une grande partie des troupes de la coalition participant à la guerre étaient encore engagées dans ce pays, patrouillant les rues de Bagdad et de Bassora. Ouvrage solidement documenté illustré de photographies et de cartes en couleur, il analyse les principales phases des combats de l’opération Iraqi Freedom, la bataille courte mais victorieuse menée contre les troupes du dictateur irakien Saddam Hussein en 2003. Même si l’étude constitue une contribution notable à l’histoire militaire, il est important d’examiner l’ouvrage d’un œil critique dans le contexte de la guerre permanente contre le terrorisme à l’échelle planétaire.

C’est au départ d’un œil relativement sceptique que j’ai regardé les « enseignements tirés » de The Iraq War, écrits à 5000 kilomètres d’un champ de bataille encore chaud. J’ai plusieurs fois marqué un temps d’arrêt devant des assertions infondées ou opinions qui semblaient aller au-delà de l’information historique. Ce « rapide coup d’œil » à la guerre n’est toutefois pas sans valeur. L’éminent historien John Lewis Gaddis décrit parfaitement cette valeur lorsqu’il écrit qu’il est « présomptueux » de conjecturer « si vite après l’évènement mais que c’est également nécessaire. En effet, même si l’exactitude des écrits historiques diminue au fur à mesure qu’ils se rapprochent de l’actualité – parce que les perspectives sont plus courtes et les sources moins nombreuses que lors de l’étude d’un passé plus éloigné – l’intérêt de tels écrits s’accroît » (c’est l’auteur qui souligne), (Surprise, Security, and the American Experience [Surprise, sécurité et l’expérience américaine] [Cambridge: Harvard University Press, 2004], 5).

Les auteurs ajoutent une dose de crédibilité à The Iraq War. Bien connu dans les cercles de l’histoire militaire, Williamson Murray enseigne à l’école de guerre de l’armée de terre américaine (Army War College). Historien diplômé de Yale University avec de nombreuses publications à son actif, il rédigea une partie substantielle de l’enquête sur la force aérienne dans la guerre du Golfe (Gulf War Air Power Survey), (Washington, DC: Department of the Air Force, 1993) voilà plus de dix ans. Le général Scales, anciennement directeur de l’Army War College et maintenant en retraite, dirigea le projet d’étude de l’opération Desert Storm mené par l’armée de terre américaine et est l’auteur de Certain Victory: The United States Army in the Gulf War (Victoire certaine : l’armée américaine dans la guerre du Golfe), (Washington, DC: Brassey’s, Inc., 1994), le compte-rendu officiel des opérations de l’armée de terre américaine lors de la guerre du Golfe, publié à l’origine par les services du chef d’état-major de l’armée de terre américaine en 1993. Il a lui aussi de nombreuses publications à son actif et participe à de nombreuses conférences à Washington, DC.

Ce livre, qui figure parmi les premières de nombreuses analyses de l’opération Iraqi Freedom, offre un solide récit de ce qu’un de mes amis qui participa au conflit appelle les « principaux mouvements musculaires » de la bataille. Il ne constitue toutefois pas un examen complet de la campagne intégrée d’une coalition interarmées et n’est pas du même calibre que la Gulf War Air Power Survey, basée sur les recherches menées par une équipe d’analystes spécialisés et publiée en plusieurs volumes un an environ après l’opération Desert Storm – la première guerre du Golfe. En fait, un sous-titre plus exact pour The Iraq War aurait pu être A Soldier’s Perspective (La perspective d’un soldat) plutôt que A Military History (Une histoire militaire).

Dan le prologue consacré à l’opération Desert Storm, les auteurs affirment que l’« assaut aérien fut un exercice de sur destruction qui se prolongea pendant beaucoup trop longtemps » (p. 13) – une suggestion intéressante dont ils n’apportent aucune preuve. Un tel commentaire illustre une des plus grandes faiblesses de l’ouvrage : un manque de profondeur et de pondération lorsqu’il s’agit de la force aérienne et spatiale interarmées. L’analyse semble effectivement très bidimensionnelle et « surface centrique ».

Lorsque les lecteurs passent au conflit de 2003 en Irak, ils trouveront que l’analyse de la planification et de l’exécution des opérations aériennes interarmées est mince. D’après Murray et Scales, « En dépit de tout ce qu’on entend dire sur les opérations basées sur les effets (Effects-Based Operations – EBO) et l’évaluation opérationnelle nette, l’incompréhension de l’ennemi dans son pays – sa culture, ses valeurs, son système politique – mène rapidement dans l’obscurité à un point où n’importe quelle hypothèse fera l’affaire » (pp. 182–83). Les auteurs ne semblent pas considérer l’opération Iraqi Freedom comme une bataille de la guerre plus large contre le terrorisme ni reconnaître que la campagne menée par la coalition en Irak s’est traduite par la participation d’alliés, de plusieurs organismes du gouvernement américain autres que le ministère de la défense et, en fait, de tous nos instruments de puissance nationale. Ils ratent une occasion d’étudier de plus près les aspects intéressants de l’utilisation à grande échelle des exercices avec équipes rouges et des jeux de guerre menés par le US Central Command, par la direction Checkmate (planification de l’application de la force aérienne et spatiale) de l’état-major de l’air, par l’agence d’étude et d’analyse de l’armée de l’air (Air Force Studies and Analyses Agency), ainsi que par la marine et l’armée de terre des Etats-Unis – entre autres.

The Iraq War néglige également certains progrès remarquables accomplis dans la conduite de la guerre depuis l’opération Desert Storm : l’évolution de la théorie des forces aérienne et spatiale, la promulgation de la doctrine des EBO à l’intention de la communauté interarmées, l’essor de nouveaux organismes et moyens spatiaux, les améliorations considérables réalisées dans les domaines des communications ainsi que du commandement et contrôle (C2) et la maîtrise accrue du niveau opérationnel de la guerre au centre multinational d’opérations aériennes et spatiales. Les auteurs mentionnent les fonctions C2 et les améliorations apportées aux véhicules aériens sans pilote mais ils les cataloguent jusqu’à un certain point comme améliorations de l’élément aérien au lieu d’évaluer leur effet sur le soutien des combattants de surface.

Pour l’aviateur ou l’officier interarmées qui étudie ce livre, les enseignements tirés, dont il est donné un aperçu dans le chapitre intitulé "Air Campaign" (Campagne aérienne), témoignent de certaines des perceptions erronées que l’on rencontre couramment à propos de la force aérienne et spatiale. Murray et Scales décrivent correctement les moyens C2 utilisés par la coalition pour assurer la liaison entre capteurs et exécuteurs comme « particulièrement impressionnants » (p. 182), reconnaissent l’effet psychologique dévastateur de la force aérienne sur les combattants irakiens (p. 180) et caractérisent le potentiel limité de renseignement humain en Irak comme un point faible. On ne peut nier que ces opinions et observations sont mesurées et défendables. Malheureusement, en mettant l’accent sur des détails isolés hors contexte, les auteurs ont tendance à ne pas voir la situation stratégique générale (et pratiquement tout a un caractère stratégique dans la guerre moderne).

Une assertion en particulier, basée sur une hypothèse erronée, est peut-être due à un manque d’informations détaillées – qu’il est, comme on peut le comprendre, difficile d’obtenir quelques semaines à peine après la guerre. En particulier, Murray et Scales écrivent que « la situation est hautement ironique ici, dans la mesure où la plupart des théoriciens militaires des années 20 et 30 soutenaient que la force aérienne était une arme qui devait s’attaquer exclusivement au moral de l’ennemi » (p. 179). Cette déclaration n’est évidemment pas totalement fondée. L’idée d’énormes formations de bombardiers détruisant les villes (voire même utilisant des armes chimiques) qu’envisageait Giulio Douhet pour créer la terreur et briser le moral de l’ennemi culmina avec Billy Mitchell – et disparut en grande partie avec lui. La logique derrière cette idée était que le fait de causer des pertes importantes au départ réduirait le nombre des tués à long terme en obligeant l’adversaire à céder. Les failles de la théorie de Douhet résident dans les lois de la guerre, dans l’aversion morale pour l’idée de tuer des innocents délibérément et dans l’attente de la fragilité d’une population soumise à un siège aérien. La détermination des Britanniques lors des raids de zeppelin pendant la première guerre mondiale, puis de nouveau pendant la bataille d’Angleterre sert d’exemple. Les stratèges de l’U.S. Army Air Corps observaient et tiraient des enseignements.

Dans les années 30, l’école tactique du corps aérien (Air Corps Tactical School), implantée à Maxwell Field, dans l’Alabama, commença à disséminer une théorie du bombardement stratégique et du tissu industriel, présentant ainsi une vision plus nuancée de la force aérienne. Le bombardement de précision de jour devint l’objectif mais l’absence d’une technologie adéquate rendit une telle doctrine difficile et coûteuse à exécuter efficacement, entraînant le bombardement incendiaire et la destruction de villes, même si les points de visée des missions de bombardement américaines pendant la Seconde guerre mondiale étaient des objectifs militaires ou à deux usages. Il est évident que, si on appliquait les critères d’aujourd’hui, les dommages collatéraux infligés lors des bombardements de Ploesti et de l’opération Overlord auraient pu être considérés comme inacceptables mais ces actions représentent de bons exemples d’ensembles d’objectifs industriels choisis pour bloquer des opérations militaires – pas simplement pour tuer des civils, comme l’affirment certains. D’autres peuvent contester les intentions américaines dans le domaine nucléaire, citant l’escalade sur le théâtre d’opérations du Pacifique, les raids de bombardement incendiaire et les attaques employant des bombes nucléaires mais même alors, le massacre massif de civils n’était pas ce que visait l’Army Air Corps – et n’a jamais été l’objectif de l’armée de l’air, même pendant la guerre froide.

Les EBO, qui sont critiquées par les auteurs, constituent désormais un concept opérationnel inter- armées largement adopté. En dernier lieu, les technologies modernes permettent à la force aérienne et spatiale interarmées de réaliser le rêve des premiers théoriciens de l’Air Corps. Les planificateurs appliquent des stratégies de l’ère de l’information et s’efforcent avec acharnement de minimiser les pertes civiles directes. Nous nous efforçons même de minimiser les désagréments imposés aux civils lorsque nous essayons de produire des effets précis liés directement aux objectifs stratégiques. Il n’est pas « hautement ironique », comme le suggèrent les auteurs, que la coalition n’ait pas rasé Bagdad ni tué des gens impuissants dans une vaine tentative visant à faire pression sur un tyran (p. 179). Même s’il se peut que les forces armées américaines aient besoin de se réorganiser dans le domaine de la planification de l’après-guerre, les planificateurs de la campagne menée lors de l’opération Iraqi Freedom sélectionnèrent ou épargnèrent délibérément les objectifs de façon à établir les conditions permettant de gagner la paix à la fin des principales opérations de combat. Une culture militaire conforme à la morale a donné naissance à une philosophie qui exploite le potentiel de précision et profite des progrès réalisés en matière de technologie et d’organisation, ainsi que de la révolution des affaires militaires, afin de réduire le besoin de recourir à la force et d’éviter une dévastation à long terme. Cette position est intrinsèquement liée à la planification de l’après-conflit.

Les auteurs passent également sous silence le fait que nos moyens aériens et spatiaux interarmées – en particulier en termes de vitesse, de puissance et de précision – ont redéfini la masse, un principe historique de la guerre, tout en continuant à pouvoir invoquer l’impératif moral. Nous n’avons pas toujours besoin de dizaines de milliers d’hommes pour nous emparer d’un aérodrome, d’une citadelle ou d’un village ; en fait, il est certain que la force aérienne et spatiale, appuyée par les forces spéciales, se révéla efficace en Afghanistan et dans l’ouest de l’Irak. Les planificateurs de la force aérienne réalisent – et les officiers interarmées intelligents le reconnaissent – que, même si la technologie ne rendra jamais la guerre antiseptique, les dommages collatéraux peuvent et doivent être limités autant que cela est réalisable.

Dans l’ensemble, il vaut la peine de lire The Iraq War. Même s’il se peut que les aviateurs cultivés soient gênés par plusieurs points, l’ouvrage est stimulant et offre des données de base solides sur les mouvements des forces de surface lors de l’opération Iraqi Freedom – avec un peu de chance, la dernière campagne terrestre de grande envergure à laquelle nous assisterons d’ici quelques années. La remarque que font les auteurs à propos des implications de la guerre en Irak mérite un dernier commentaire : « Les complexités culturelles et géopolitiques rendront le contrôle de l’Irak beaucoup plus difficile que pratiquement tout le monde l’avait prévu avant le début du conflit » (p. 254). S’ils croient que la « prise du contrôle de l’Irak » commença en 1990, je pourrais l’admettre. S’ils ne se réfèrent qu’aux opérations majeures de combat qui débutèrent en 2003, je dois dire « Absolument inexact ». Je ne connais aucun planificateur quel que soit son rang – interarmées, inter institutions et air – ayant déclaré que capturer Saddam et remettre l’Irak en état seraient aisés. Il ne fait aucun doute que les planificateurs des opérations interarmées et aériennes ont envisagé de nombreux scénarios pires que la réalité face à laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. Peut-être la plus récente des guerres en Irak enseigne-t-elle aux planificateurs à tous les niveaux que le « meilleur des cas » pourrait représenter des défis différant considérablement de ceux que présente le « pire scénario » que nous prévoyons généralement.

Colonel Merrick E. Krause, USAF
Washington, DC


Les points de vue et les opinions exprimés ou implicites dans cette revue sont ceux des auteurs et ne devraient pas être interprétés comme portant la sanction officielle du département de la défense, de larmée de lair, du commandement de léducation et de la formation des forces aériennes, de lAir University, ou dautres agences ou départements du gouvernement des Etats-Unis.

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