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Air
& Space Power Journal en français - Été 2007
L’avenir de la force aérienne des Etats-Unis dans la péninsule coréenne
par le Dr. Bruce E. Bechtol Jr.
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Résumé de l’éditeur : Le soutien militaire des Etats-Unis à la République de Corée (ROK) est une mission critique pour le maintien de la paix et de la stabilité. L’auteur détaille les contraintes auxquelles devrait faire face l’armée de la République Populaire Démocratique de Corée (Democratic People’s Republic of Korea – DPRK) dans toute tentative d’envahir la République de Corée (ROK). Bien que la plupart du potentiel de défense au sol de la Corée du Sud soit sur le point d’être intégré à l’armée de la République de Corée, une forte présence de la force aérienne américaine démontre l’engagement des Etats-Unis dans la sécurité de la Corée, fait contrepoids aux systèmes offensifs de la DPRK et dissuade tout conflit. |
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Depuis l’été 1950, la puissance aérienne des Etats-Unis reste l’une des forces militaires dominantes dans la péninsule coréenne. En dépit de la guerre de Corée, de la guerre froide et de toutes les incertitudes liées à l’après guerre froide qui ont succédé à la chute de l’Union Soviétique, et malgré le passage des pouvoirs de Kim II Sung à son fils, Kim Jong II, en Corée du Nord, ni la capacité de la puissance aérienne américaine de se positionner en élément dissuasif clé vis-à-vis des forces qui menacent la stabilité et la sécurité de la République de Corée (ROK) ni l’alliance Etats-Unis/ROK n’ont été remises en question. Or dans un paysage géopolitique en pleine transformation et dans une région où les choses évoluent rapidement, cette situation pourrait bien changer à l’avenir.
Nombre de problèmes concernant le déploiement des forces américaines en Asie – et tout particulièrement en Corée – doivent donc être pris en compte dans tout débat concernant l’avenir des forces aériennes dans la péninsule et dans les zones environnantes, susceptibles d’être impliquées dans un conflit ou dans une opération militaire majeure en cas de crise. Et, par ordre d’importance, le premier des problèmes à traiter est la menace nord-coréenne. Le présent article analyse donc cette menace et son évolution au cours de la dernière décennie. Par ailleurs, la menace nord-coréenne ayant véritablement évolué, il est nécessaire d’analyser la façon dont les Etats-Unis peuvent soutenir au mieux le pays allié, la Corée du Sud, en période de crise, et d’examiner pourquoi la puissance aérienne reste l’un des éléments les plus importants de l’équation, aujourd’hui encore plus qu’hier. L’autre facteur important qu’étudie cet article est la manière dont la transformation de l’armée des Etats-Unis, et plus précisément des forces américaines déployées en Corée, a changé le rôle de la puissance aérienne dans le cadre de l’alliance Etats-Unis - ROK, de même que la façon dont les récentes préoccupations de Séoul et de Washington ont modifié les paradigmes relatifs aux meilleurs moyens pour nos forces militaires de soutenir l’armée de Corée du Sud en cas de crise ou de guerre totale. Autant de problèmes qui ont été soulevés avec force depuis que la confrontation nucléaire avec la Corée du Nord est devenue une réalité brûlante dès l’automne 2002.1
Afin de mieux comprendre pourquoi la puissance aérienne des Etats-Unis est devenue si importante pour dissuader la menace militaire nord-coréenne, analysons d’abord comment la nature de cette menace a évolué. Dans les années 90, la Corée du Nord – une nation de 22 millions d’habitants – se targuait d’être la cinquième puissance militaire au monde (fig. 1). Ses différents corps d’armée alignaient 3 700 tanks, 3 500 véhicules blindés de transport de troupes, plus de 4 000 pièces d’artillerie automotrices, et près de 800 avions.2
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Figure 1. Les cinq premières puissances militaires mondiales. (Réimpression de The Military Balance, 1997/98 [Londres : International Institute for Strategic Studies (Institut international d’études stratégiques), 1999], qui comprend un rapport adressé en novembre 1999 au porte-parole de la Chambre des représentants par le Comité consultatif nord-coréen, une organisation spéciale formée au sein de la Chambre pour examiner les problèmes de politique nationale de sécurité des Etats-Unis relatifs à la Corée du Nord, et dont une version écrite a été publiée le 29 octobre 1999.) |
Depuis que les aides financières ont cessé suite au déclin de l’Union soviétique et après la fin de la guerre froide, la Corée du Nord s’est trouvée dans l’impossibilité absolue de conserver l’état de préparation et les capacités de son armée (dont le cœur est constitué par d’importantes divisions mécanisées) pour attaquer la Corée du Sud afin de l’annexer en la réunifiant sous contrôle du régime communiste de Pyongyang.3 En effet, maintenir à un niveau élevé d’efficacité et de réactivité une armée de cette taille, où dominent les forces mécanisées et les unités d’artillerie automotrices, exige d’énormes quantités de carburant pour entraîner ces forces aux manœuvres de terrain. De même, alimenter ces armées est une tâche considérable, vu les pénuries de nourriture (autant que de carburant) qui affectent la Corée du Nord depuis le début des années 90.4 En outre, dans tout scénario d’invasion, l’armée nord-coréenne devrait confluer à travers deux corridors de passage extrêmement étroits – Kaesong-Munsan et Chorwon Valley – (vu qu’une approche par la côte Est ne permettrait d’acheminer qu’une faible partie des forces militaires) (fig. 2).5
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Figure 2. Couloirs d’approche. (Source : Ministère de la défense nationale, ROK, 2001.) |
Quant au scénario d’approche Nord-Sud d’une invasion à grande échelle, faisant passer par ces corridors étroits des troupes mécanisées et des unités d’artillerie automotrices, ces forces devraient être soutenues par une puissance aérienne moderne, capable d’empêcher les aviations américaines et sud-coréennes de détruire les forces au sol dès qu’elles tenteraient de progresser vers le sud. Mais, malheureusement pour Pyongyang, sa force aérienne n’est pratiquement plus entretenue depuis la fin des années 80, et quelques achats de fournitures, comme l’acquisition au Kazakhstan de 40 MiG-21, en 1999, n’ont pas beaucoup contribué à améliorer les conditions de l’aviation nord-coréenne.6
Observons de plus que les pilotes nord-coréens ont de la chance s’ils réussissent à compter 20 heures de vol par an (probablement à cause des mêmes pénuries de carburant qui affligent les forces mécanisées et les unités blindées et d’artillerie automotrices), une situation qui diminue encore plus l’état de préparation d’une aviation loin d’être moderne.7 Un rapport se basant sur des photos satellitaires commerciales publié dans la presse japonaise en 2005 a révélé que « 90 pourcent de l’aviation militaire nord-coréenne est un héritage de la guerre de Corée, [et que les] appareils les plus modernes sont ceux qui ont été fournis en 1984 et 1988 par l’Union soviétique. »8 Donc, même si ce rapport de presse est probablement exagéré, il n’en demeure pas moins qu’il pointe du doigt un défi auquel est confrontée l’armée nord-coréenne : en cas d’invasion de la Corée du Sud par ses forces armées, elle aurait de graves difficultés à leur fournir une couverture aérienne.
A la lumière des informations qui précèdent, nous pouvons nous interroger pour savoir si la menace nord-coréenne a diminué, vu que ce pays a subi une dégradation sévère de ses capacités à réussir une invasion de la Corée du Sud avec le seul appui de ses forces armées conventionnelles. Une question à laquelle nous devons répondre par la négative. En réalité, au fur et à mesure que les capacités de manœuvre de Pyongyang de mener une guerre en Corée du Sud avec des forces conventionnelles se sont amoindries, le régime a commencé à concentrer de nouvelles capacités de frappe pour menacer la Corée du Sud (et, en dernier lieu, l’ensemble de la région) avec des forces asymétriques. Dès la moitié des années 90, le régime de Pyongyang, en réalisant qu’il ne pourrait plus maintenir longtemps à ses niveaux antérieurs l’état de préparation et les capacités de ses forces blindées et mécanisées, s’est apparemment concentré sur d’autres armements et d’autres capacités pour continuer de menacer la sécurité et la stabilité du gouvernement de Séoul, sans pour autant réduire de façon drastique ses ressources faiblissantes. Cette triade de forces asymétriques inclut l’artillerie longue portée, les missiles et les forces d’opérations spéciales (Special Operations Forces – SOF).
Depuis le milieu des années 90, la Corée du Nord a déplacé plus de 500 moyens automoteurs d’artillerie longue portée dans des secteurs situés au nord de la zone démilitarisée (Demilitarized Zone – DMZ), dont 300 au moins qui pourraient cibler d’’un moment à l’autre Séoul et les zones environnantes, soit une menace de mort potentielle pour des centaines de milliers de personnes.9 En vérité, dans la dernière version de son livre blanc sur la défense, le ministère sud-coréen de la défense observe que les capacités de la Corée du Nord de maintenir ses équipements obsolètes sont en bout de course, vu la dégradation progressive du nombre de tanks et de véhicules blindés (à cause des pénuries de carburant et d’électricité qui empêchent Pyongyang d’assurer la maintenance de son industrie d’armement et de produire à suffisance des pièces de rechange). Toutefois, ce même rapport observe que la Corée du Nord a augmenté son arsenal de pièces d’artillerie d’un millier d’unités depuis l’an 2000, soit une amélioration significative.10 Par conséquent, en dépit du déclin de certaines capacités de menacer la Corée du Sud au cours des dernières années, les militaires nord-coréens les ont remplacées par d’autres potentiellement tout aussi mortelles.
Autre élément fortement troublant, le développement par la Corée du Nord de missiles à très longue portée, du genre Taepo Dong, dont sa dernière déclinaison, le Taepo Dong X, ces deux modèles étant éventuellement capables (s’ils ne le sont pas déjà) de frapper directement le sol des Etats-Unis.11 Toutefois, les missiles Scud déjà déployés en Corée du Nord constituent la principale menace à la sécurité et la stabilité du Sud. Certaines estimations laissent à penser que Pyongyang a d’ores et déjà un stock d’au moins 500 missiles, dont certains, voire tous, sont porteurs d’ogives chimiques.12 La Corée du Nord pourrait employer ces missiles en même temps que son artillerie longue portée déployée le long de la zone démilitarisée (DMZ), sans alerte préalable ou avec un délai d’alerte extrêmement court, ce qui aggraverait probablement de façon significative le décompte déjà substantiel des victimes dès le premier jour de guerre.
Dernier élément, les forces d’opérations spéciales nord-coréennes, estimées à plus de 100 000 unités, sont bien entraînées et comptent parmi les plus importantes au monde en termes d’effectifs. Contrairement à la plupart des autres forces militaires nord-coréennes, touchées par les pénuries de ressources, celles-ci n’ont souffert ni du manque de carburant ni du manque de nourriture. Leurs troupes s’entraînent toute l’année et ne connaissent pas le manque d’entraînement qu’expérimentent les forces militaires conventionnelles de Pyongyang. En outre, les troupes des forces d’opérations spéciales nord-coréennes peuvent s’entraîner soit aux tours de simulation de parachutage soit au parachutage en vol, l’utilisation des tours n’étant évidemment pas soumise à des limitations de durée de vol et/ou de manque de carburant. En temps de guerre, un grand nombre de ces forces pourraient attaquer les centres névralgiques de commandement et de contrôle, les bases aériennes et toute autre cible hautement sensible en Corée du Sud. Autre facteur perturbant, ces unités pourraient mener des opérations non-conventionnelles, voire des actions de nature terroriste, qui porteraient un coup sévère au moral des troupes et affecteraient sérieusement l’opinion publique, autant en Corée du Sud qu’aux Etats-Unis. Il est d’ailleurs plus probable que les quelque 300 avions AN-2 Colt (héritage de la deuxième guerre mondiale) dont dispose la Corée du Nord seraient dédiés au transport de ces forces d’opérations spéciales en Corée du Sud. Selon Dennis M. Drew, la Corée du Nord a concentré ses efforts pour entretenir sa flotte d’AN-2 en bon état de maintenance, avec des appareils prêts à voler.13
Donc à l’évidence nous assistons à un changement d’orientation net, qui coïncide avec le déclin des forces armées nord-coréennes à partir des années 90. Pyongyang a modifié sa stratégie, en passant de la construction et du maintien de capacités conventionnelles, qui pourraient au final envahir et conquérir la Corée du Sud, à l’établissement de capacités menaçant toute l’agglomération de Séoul ou presque, également susceptibles d’affecter et de menacer sérieusement la sécurité d’une bonne part de l’intérieur des terres au Sud. Une évolution qui semble ne modifier en rien les objectifs initiaux. En dégradant sérieusement et en détruisant ou en endommageant une bonne partie de l’intérieur des terres et/ou de la population sud-coréenne, la Corée du Nord pourrait réduire à l’état de tiers monde un pays qui se place aujourd’hui parmi les 10 premiers PIB mondiaux.14 Par conséquent, Pyongyang menace non seulement la vie et les aspects sociaux de la Corée du Sud, mais aussi, au final, sa sécurité nationale. Donc, même si le spectre de la réunification violente s’est éloigné, la perspective demeure d’une guerre violente et d’une destruction de la vie telle que la plupart des sud-coréens la connaissent à présent. En conséquence de quoi, la dissuasion vis-à-vis de la Corée du Nord est plus importante que jamais. Il s’agit donc de déterminer comment les Etats-Unis et la Corée du Sud peuvent se défendre au mieux contre cette évolution de la menace par la Corée du Nord.
Bien que les capacités nord-coréennes de procéder à une incursion en profondeur et à un lancement massif de forces mécanisées et mobiles semblent décliner, la Corée du Nord représente encore une menace directe pour Séoul et reste capable de causer de graves dommages dans d’autres parties du Sud du pays. Comme nous l’avons vu précédemment, Pyongyang peut difficilement envahir le Sud en faisant confluer ses forces par les deux principaux corridors d’approche vu la supériorité des aviations modernes de l’alliance Etats-Unis - Corée du Sud. L’arsenal aérien de la Corée du Sud compte actuellement 153 F-16, 185 F-5 et 135 F-4 un peu moins récents.15 En outre, la Corée du Sud est en passe d’acheter 40 F-15K américains, des appareils très sophistiqués qui seront intégrés à son armée de l’air d’ici 2008.16 Quoi qu’il en soit, selon toute vraisemblance, les appareils de la VIIe Armée de l’air des Etats-Unis restent aujourd’hui encore l’élément le plus important pour détruire l’aviation nord-coréenne. Plusieurs escadrons de F-16C et F-16D, de même que des A-10 (une flotte idéale pour supprimer des formations massives de blindés ou d’unités d’artillerie automotrices) pourraient dissuader à grande échelle les forces nord-coréennes de se lancer dans un quelconque projet d’invasion et rapidement détruire la plupart – sinon toutes – les bases aériennes de Corée du Nord (fig. 3).
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Figure 3. Bases aériennes nord-coréennes. (Source : Ministère de la défense nationale, ROK, 2000.) |
Il est clair que la puissance aérienne des Etats-Unis et de la Corée du Sud est un atout dissuasif fort contre tout type d’agression traditionnelle que la Corée du Nord pourrait être tentée d’entreprendre avant l’effondrement économique qui réduirait au déclin son formidable potentiel de forces blindées et mécanisées. Pour autant, la puissance aérienne pourrait également jouer un rôle majeur (voire un rôle de plus en plus important) pour stopper toute agression lancée par les capacités asymétriques que la Corée du Nord s’est employée à bâtir depuis les années 90.
Comme nous l’avons vu précédemment, la Corée du Nord a positionné un grand nombre de ses systèmes d’artillerie longue portée à proximité de la zone démilitarisée (DMZ), ce qui représente une menace virtuelle pour toute l’agglomération de Séoul et pour de nombreuses zones de la province de Kyongi (qui est la plus au nord de toutes les provinces de la Corée du Sud, là où sont massées les plus grosses concentrations de forces terrestres du pays), avec des délais d’alerte extrêmement brefs pour permettre une réaction des forces de l’alliance Etats-Unis - ROK. Actuellement, la mission des forces terrestres, qui consiste à assurer le feu de contrebatterie pour s’opposer à l’artillerie adverse de longue portée, incombe à la 2e Division d’infanterie des Etats-Unis, qui peut compter sur 30 lance-roquettes multiples et sur 30 obusiers automoteurs M109A6 Paladin. Or au mois d’avril 2005, dans le cadre du passage de responsabilités actuellement en cours dans la péninsule coréenne entre les forces armées de la Corée du Sud et des Etats-Unis, le commandement a annoncé que l’armée sud-coréenne se chargerait désormais de cette mission. L’intégration des unités sud-coréennes au système de commandement, contrôle, communications, computers et renseignement (C4I) interarmées Etats-Unis – Corée du Sud sera un élément clé de la réussite de cette nouvelle mission.17 Ceci étant, pour ce qui concerne l’état actuel de préparation des forces sud-coréennes dans la péninsule, les Etats-Unis restent préoccupés par le manque de volonté de Séoul d’engager les dépenses nécessaires pour mettre à jour sa propre infrastructure C4I, voire de contribuer aux coûts inhérents à la structure actuelle.18 Or il est vital d’intégrer les unités nouvellement affectées au sein d’un système moderne de C4I, compte tenu de l’importance d’avoir des temps de réaction rapide pour repérer avec précision au radar les unités de l’artillerie nord-coréenne et les détruire avant qu’elles n’ouvrent le feu ou immédiatement après qu’elles auront commencé à faire feu.19
Or même si ces systèmes pouvaient opérer à leur efficacité maximale et s’intégrer de façon efficiente et dans les plus brefs délais au sein des infrastructures C4I actuelles ou futures, ils auraient de toute façon besoin du soutien fort de la puissance aérienne, autant dans leur positionnement offensif que défensif. Le constat est simple : la Corée du Nord dispose de beaucoup plus d’unités d’artillerie longue portée déployées le long de la zone démilitarisée que ne pourrait en détruire instantanément les systèmes terrestres sud-coréens, et plus particulièrement dans l’hypothèse d’une première frappe par surprise. Naturellement, cette situation est encore aggravée par les préoccupations liées à l’infrastructure C4I, un problème qui fera probablement l’objet de pourparlers au sein de l’alliance Etats-Unis - Corée du Sud dans un futur prévisible. Par conséquent, au niveau du premier élément de la triade asymétrique nord-coréenne (l’artillerie de longue portée), l’aviation continuera à jouer un rôle essentiel pour dissuader et détruire cette menace. Et compte tenu des capacités uniques et incomparables des avions américains de chasse et d’attaque pour détruire ce type de cible, la puissance aérienne des Etats-Unis est un élément d’extrême importance pour contrer cette menace grandissante, et elle le restera probablement pendant de nombreuses années, soit le temps que Séoul continuera de mettre à niveau son système C4I et ses capacités de frappe aéroportées.
Concernant le deuxième élément de la triade (les missiles), la puissance aérienne des Etats-Unis reste un élément de dissuasion absolument vital, aujourd’hui et demain, contre une première frappe des nord-coréens, vu qu’ils disposent d’un grand nombre d’installations de lancement de missiles disséminées un peu partout (de même que des lanceurs mobiles, qui non seulement sont déployés mais prolifèrent également dans d’autres nations, comme en Syrie).20 En cas de guerre, les forces Etats-Unis - ROK auraient besoin de détruire les sites de missiles Scud et les lanceurs, de même que les missiles longue portée, vu que la Corée du Nord pourrait être tentée d’utiliser ces derniers pour mener des actions de représailles contre le Japon (par exemple en direction des bases américaines situées à Okinawa ou ailleurs) (fig. 4). Pour ce faire, l’armée de l’air américaine aura recours à son potentiel de frappe dans la péninsule coréenne (7e Armée de l’air), au Japon (5e Armée de l’air), sur l’île de Guam (bombardiers), ainsi qu’aux forces aériennes déployées dans le Pacifique, où l’aviation américaine dispose de capacités vitales et uniques pour défendre la péninsule coréenne.21
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Figure 4. Sites de missiles nord-coréens. (Source : Ministère de la défense nationale, ROK, 2003.) |
Par ailleurs, l’aviation américaine continuera à tenir un rôle clé pour contrer les forces spéciales, qui sont le troisième élément de la triade asymétrique nord-coréenne. Il est clair que l’aviation de l’armée de l’air américaine visera dans un premier temps à supprimer et détruire les aérodromes nord-coréens, puisque c’est à partir de ces plateformes de transport (des AN-2 pour la plupart) que les troupes d’opérations spéciales seront déployées, et qu’elle soutiendra en concomitance les forces aériennes sud-coréennes d’interception des appareils de transport ennemis, destinés à des missions de parachutage en Corée du Sud. Mais ce n’est là qu’un aspect des choses. En effet, la Corée du Nord disposant de plus de troupes d’opérations spéciales que ne peuvent en transporter ses appareils, beaucoup de ses forces spéciales tenteront de passer en Corée du Sud en s’infiltrant dans les secteurs les moins protégés de la zone démilitarisée. Ces deux emplacements comprennent les corridors de transport intercoréen, où les routes et les lignes de chemins de fer sont en réparation pour offrir un passage aux futurs transports d’hommes et de matériels, et où les barrières de barbelés et les champs de mine ont été éliminés (fig. 5). La force aérienne devra donc suivre à la trace et détruire toute tentative d’infiltration dans ces zones.
Un autre facteur extrêmement important pour répondre à la menace asymétrique (particulièrement en ce qui concerne la force aérienne) implique la destruction de l’ancien système intégré de défense aérienne (Integrated Air Defense System – IADS) de Corée du Nord (système où domine la présence des SA-2), pour permettre de frapper les installations au cœur du territoire nord-coréen.22 Pyongyang a fait beaucoup d’efforts pour adapter son système aux capacités alliées modernes, en dépêchant des observateurs en Serbie lors de l’opération Allied Force, et si possible en intégrant à son réseau de défense aérienne des missiles sol-air de nouvelle génération guidés à infrarouge et relativement bon marché.23 En fait, récemment, certains experts pensent que la présence de ces missiles signifient que les forces aériennes dans le Pacifique devront pouvoir disposer du nouvel F/A-22 pour « défoncer la porte afin que le reste des forces armées puisse déferler. »24 La puissance aérienne moderne des Etats-Unis, au côté de ses alliés, se chargera donc de cette mission : supprimer le système IADS, une partie importante pour détruire la menace asymétrique tripartite nord-coréenne.
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Figure 5. Corridors de transport intercoréen. (in Déclaration du général Leon J. LaPorte, Commandement des Nations Unies, Commandant, République de Corée – Commandement des Forces Combinées des Etats-Unis et des Forces des Etats-Unis en Corée, faite le 12 mars 2003 devant le 108e Congrès Américain, Commission des services armés, 1ère session http://armedservices.house.gov/openingstatementsandpressreleases/108thcongress/03-03-12laporte.pdf.) |
D’importantes transformations sont à l’œuvre dans la péninsule coréenne. Le document Global Posture Review prévoit une réduction majeure du nombre des forces terrestres en Corée, avec une planification qui appelle au retrait de 12 500 soldats des troupes américaines basées en Corée (essentiellement des forces terrestres) d’ici fin 2008. De plus, il est prévu que le quartier général du commandement des forces combinées des Etats-Unis et des forces des Etats-Unis en Corée doive déplacer la plupart de ses infrastructures et ses personnels vers le sud, à Camp Humphries (près de la ville de Pyongtaek) durant cette même période.25 Donc, la principale des forces terrestres américaines en Corée, la 2e Division d’infanterie, a dû se transformer en une unité de combat de nouvelle génération au cours de l’été 2005, pour devenir une « unité d’emploi X » avec deux ans d’avance sur le calendrier prévu.26 De plus, de nombreux problèmes de commandement et de financement au sein de l’alliance Etats-Unis - ROK demeureront actuels pendant la finalisation des transformations en cours, mais la discussion de ces questions va bien au-delà du cadre du présent article.
Par contre, nous devons considérer dans quelle mesure tous les problèmes abordés plus haut auront une influence sur le rôle de la force aérienne dans la péninsule coréenne. La réponse est évidente. L’alliance Etats-Unis - République de Corée doit à présent compter, plus que jamais, sur les capacités de dissuasion uniques que représente l’aviation américaine contre la menace nord-coréenne. En effet, compte tenu des efforts actuels de réorganisation des forces militaires américaines dans la péninsule, des mouvements des unités de combat terrestres et du déplacement des infrastructures du quartier général et des personnels au sud, le déploiement des unités de l’armée de l’air américaine est resté relativement le même. Le général Leon LaPorte, commandant des forces américaines en Corée, a récemment déclaré que la mission de nos forces en Corée reste claire (en dépit de leur rôle régional) : défendre la Corée du Sud contre toute attaque provenant du Nord. Il a également examiné les plans des Etats-Unis pour améliorer le potentiel de combat, qui prévoient une enveloppe de 11 milliards de dollars au cours des trois prochaines années ainsi que l’établissement de cinq ou six brigades Stryker dans la région Pacifique qui seraient susceptibles d’un déploiement rapide en Corée.27 Mais les forces américaines, et plus spécialement la force aérienne, restent le meilleur moyen d’assurer la sécurité dans la péninsule coréenne. En réalité, dès 2003, un ancien professeur de l’Université de Georgetown (actuellement membre senior du conseil national de sécurité des Etats-Unis), le professeur Victor Cha, observait que la réorganisation la plus raisonnable possible pour l’Alliance devrait s’articuler autour de deux axes : une présence accrue des forces aérienne et maritime américaines d’une part, et une réduction des forces terrestres de l’autre. Ce à quoi nous assistons aujourd’hui.28
La menace de la Corée du Nord a évolué mais reste tout aussi inquiétante qu’auparavant, aussi bien vis-à-vis des intérêts américains que de ceux d’alliés de Washington aussi importants que la Corée du Sud et le Japon. Vu que la nature des menaces et les situations géopolitiques ont changé en Asie, et, autre facteur probablement essentiel, compte tenu des transformations qui affectent aujourd’hui les forces militaires américaines, désormais les paradigmes traditionnels concernant la façon dont les Etats-Unis doivent faire face aux menaces dans le monde ne s’appliquent plus dans de nombreux cas, tels qu’en Corée.
Et même si la présence d’une importante force terrestre expéditionnaire dans la péninsule coréenne peut ne plus s’avérer nécessaire, il n’en demeure pas moins que fournir un soutien militaire à l’alliance Etats-Unis - République de Corée reste plus important que jamais. En fait, la dissuasion que représente une présence aérienne forte continue de produire ses effets sur nos ennemis, chose dont témoigne un manuel publié en 2004 par l’armée populaire de Corée du Nord, qui affirme que les Etats-Unis prendraient pour cible le leadership militaire nord-coréen en temps de guerre.29 La nature des forces militaires américaines qui soutiennent la liberté en Corée du Sud a changé, mais l’engagement de Washington pour protéger la sécurité dans ce pays est resté intact. Par conséquent, dans un avenir prévisible, la force aérienne continuera de jouer un rôle majeur (et dorénavant de plus en plus important) dans la péninsule coréenne.
1. Oh Young-hwan et Jeong Yong-soo "North’s Uranium Put U.S. in Policy Quandry [sic] " (L’uranium de la Corée du Nord pose un dilemme politique aux Etats-Unis) Joongang Ilbo, 11 octobre 2004, http://joongangdaily.joins.com/200410/200410112231256809900092309231.html.
2. "A Country Study: North Korea" (Une étude pays : la Corée du Nord), Library of Congress, n.d., http://lcweb2.loc.gov/frd/cs/kptoc.html.
3. Barry Rubin, "North Korea’s Threat to the Middle East and the Middle East’s Threat to Asia" (La Corée du Nord : une menace pour le Moyen-Orient ; le Moyen-Orient : une menace pour l’Asie), Middle East Review of International Affairs, n.d., http://meria.idc.ac.il/books/brkorea.html#Author.
4. Rebecca MacKinnon, "Food, Fuel and Medicine Shortages Plague North Korea" (Le fléau des pénuries de nourriture, de carburant et de médicaments en Corée du Nord), CNN.com, 14 décembre 1999, http://archives.cnn.com/ 1999/ASIANOW/east/ 12/14/nkorea.crisis.
5. "OPLAN 5027, Major Theater War–West, Phase 1: DPRK Attack" (OPLAN 5027, l’Occident, théâtre d’une guerre majeure, Phase 1 : une attaque par la République Populaire Démocratique de Corée), GlobalSecurity.org, n.d. http:// www.globalsecurity.org/military/ops/oplan-5027-1.htm.
6. "N. Korea Boosts Border Defenses" (La Corée du Nord renforce ses défenses frontalières), BBC World News, émission, Londres, Angleterre, 4 décembre 2000.
7. Richard Halloran, "How Good Are North Korean Forces?" (Que valent les forces nord-coréennes ?), Korea Herald, 28 juin 2004, http://www2.gol.com/users/coynerhm/how_good_are_north_korean_forces.htm.
8. "Satellite Photos Show Outdated N. Korean Military Forces" (Les photos satellitaires montrent des forces militaires nord-coréennes obsolescentes), Kyodo Press, 6 janvier 2005, http://asia.news.yahoo.com/050106/kyodo/ d87ed3b00.html.
9. Déclaration du général Thomas A. Schwartz, commandant en chef, commandement des forces combinées des États-Unis et des forces des États-Unis en Corée, faite le 7 mars 2000 devant le comité forces armées du sénat, 106e Congrès, 2e session, http://www.shaps.hawaii.edu/security/us/schwartz_2000.html ; voir également Donald Macintyre, "Kim’s War Machine" (La machine de guerre de Kim), Time Asia, 17 février 2003, http://www.time.com/time/asia/covers/501030224/army.html.
10. Brian Lee, "Defense Paper: North Boosts Artillery but Cuts Tanks, Armor" (Dossier défense : la Corée du Nord intensifie son artillerie mais réduit ses tanks et véhicules blindés), Joongang Ilbo, 5 février 2005, http://joongangdaily.joins.com/200502/04/200502042241418509900090309031.html.
11. "North Deploys New 4,000 km Range Missiles" (La Corée du Nord déploie de nouveaux missiles d’une portée supérieure à 4 000 km), Chosun Ilbo, 5 mai 2004, http://english.chosun.com/cgi-bin/printNews?id=200405040031 ; voir également "Report: NK Missiles Could Hit U.S." (Rapport : les missiles nord-coréens peuvent frapper les États-Unis), CBSNews.com, 4 août 2004, http://www .cbsnews.com/stories/2004/06/22/world/main625301.shtml.
12. "Annex 8: North Korea and Weapons of Mass Destruction: US Department of Defense Estimate of North Korean Actions and Intentions Involving Nuclear, Bio-logical, and Chemical Weapons" (Annexe 8 : la Corée du Nord et les armes de destruction massive : estimations du département de la défense des Etats-Unis sur le niveau d’actions et d’intentions de la Corée du Nord dans les armements nucléaires, biologiques et chimiques), Analytical Center for Non-Proliferation Problems, 2005, http://npc.sarov.ru/english/digest/52002/appendix 8.html.
13. "United Nations Command/Combined Forces Command Backgrounder No. 13: North Korean Military Capabilities" (Document d’information n° 13 à l’intention du commandement des Nations Unies - commandement des forces combinées : les capacités militaires de la Corée du Nord), Public Affairs Office, Forces des Etats-Unis en Corée, janvier 1998, http://www.korea.army.mil/pao/backgrounder/bg 13.htm.
14. "Korea as World’s 10th Largest Economy " (La Corée du Sud parmi les 10 premières économies du monde), Korea.net, 31 janvier 2005, http://www.korea.net/news/issues/issue DetailView.asp?board_no=6103.
15. "ROK Air Force Equipment" (L’équipement de la force aérienne de la République de Corée), GlobalSecurity.org, n.d., http://www.globalsecurity.org/military/world/rok/rokaf-equipment.htm.
16. "South Korea Plans Significant Defense Budget Increases" (La Corée du Sud prévoit d’augmenter significativement le budget de la défense), Defense Industry Daily, 30 mars 2005, http://www.defenseindustrydaily.com/2005/03/south -korea-plans-significant-defense-budget-increases/index.php.
17. Kim Min-seok et Brian Lee, "Key Defense Mission to Go to Korean Military" (Les missions clés de défense auxquelles devront faire face les militaires coréens), Joongang Ilbo, 11 avril 2005, http://joongangdaily.joins.com/200504/10/200504102253445679900090309031.html.
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26. Sang-Ho Yun, "U.S. 2nd Infantry Division to Transform into a Next-Generation Unit This Summer" (Transformer dès cet été la 2e Division d’infanterie des Etats-Unis en unité de nouvelle génération), Donga Ilbo, 6 mars 2005, http://english.donga.com/srv/service.php3bicode=050000&biid=2005030750118.
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28. Victor Cha, "Focus on the Future, Not the North" (Se concentrer sur l’avenir plutôt que sur la Corée du Nord), Washington Quarterly, Hiver 2002–2003, 98–100.
29. "North Manual Says U.S. Aims at Leaders" (Le manuel militaire de la Corée du Nord déclare que les Etats-Unis visent les leaders), Joongang Ilbo, 8 avril 2005, http://joongangdaily.joins.com/200504/07/200504072231231939900090209021.html.
Collaborateur
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Dr. Bruce E. Bechtol Jr. (BS, Excelsior College ; MA, Catholic University ; MMS, Marine Corps Command and Staff College; PhD, Union Institute) est professeur associé en relations internationales à U.S. Marine Corps Command and Staff College. Il était également professeur assistant en études sur la sécurité nationale à l’Air Command and Staff College, armée de l’air à Maxwell AFB, Alabama. Il a aussi travaillé à l’agence gouvernementale DIA (Defense Intelligence Agency), comme analyste senior pour l’Asie du Nord-Est au sein du Directorate for Intelligence, Joint Chiefs of Staff (J2) (Direction des renseignements, état-major interarmées), au Pentagone. Il a également servi pendant 20 ans dans le Corps des Marines, d’où il a été mis en retraite en 1997. Auteur de l’ouvrage Avenging the General Sherman (Venger le général Sherman) et co-auteur de Divided Korea (La Corée divisée). Ses articles ont aussi été publiés dans de nombreux journaux spécialisés, autant aux Etats-Unis qu’en Corée. Le Dr. Bechtol était l’éditeur de la publication Defense Intelligence Journal (2004–5) et siège au Comité d’édition de l’East Asian Review. |
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